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Bibliothèque traditionnelle, moderne, post-moderne et non-moderne Bibliothèque traditionnelle, moderne, post-moderne et non-moderne
Dominique Boullier,
Wednesday, October 24, 2001 3:56 PM
(Paris time)
Le texte de Roger Chartier donne à penser sur ces tensions entre excès et manque, que l'observation des usages d'Internet nous permet de voir. Fort judicieusement, il conclue sur les sociabilités comme clé de redécouverte de repères dans ces univers instables. Cela m'a permis de tester la pertinence d'un petit modèle que je constitue actuellement et qui s'est appuyé sur les termes et sur l'approche de Bruno Latour : je distingue les modèles de bibliothèques selon qu'ils acceptent l'incertitude ou défendent des certitudes, d'un côté et selon qu'ils prennent en compte tous nos attachements ou au contraire vantent le détachement, de l'autre. Je vous le livre, si possible avec le schéma qui est souvent indispensable dans ces formes d'élaboration collective, et qui ne semble guère pris en compte dans le système technique proposé. La bibliothèque universelle qu'évoque R Chartier, c'est typiquement un projet humaniste de conservation du tout, c'est le culte du patrimoine et son extension généralisée. La future loi sur la société de l'information qui prévoit l'obligation légale de l'archivage du Web nous y conduit tout droit. Le modèle de lecteur (et non le lecteur modèle !) supposé est un citoyen qui doit avoir accès gratuit (d'où organe public) à tous les documents produits, y compris en décidant la numérisation de tous les fonds à marche forcée (mais lente quand même pour l'instant !). Cette posture évite d'interroger ou de mettre en doute la qualité des productions et de s'engager dans une hiérarchisation et choisit de tout traiter sur un pied d'égalité : il s'agit bien d'un modèle citoyen d'accès à la production et à la consultation des savoirs. La certitude sur laquelle il repose est celle de la valeur intrinsèque du patrimoine, ancrée sur le repère des personnes (des auteurs bien identifiés qui ont donc un statut reconnu) . Mais pour gérer cet accès de tous à tout, c'est en fait la médiation des bibliothécaires qui, depuis Alexandrie, est la plus sûre : les documentalistes d'aujourd'hui rédigent des notices qui sont les seuls repères cohérents mais qui résistent de plus en plus mal face aux techniques d'indexation " texte intégral ". Les formes organisationnelles traditionnelles de la lecture publique sont aussi celles qui correspondent le mieux à cette approche, avec accès quasi gratuit et appui unique des pouvoirs et des finances publiques. De cette façon, les attachements de tous avec tous sont préservés, la tradition peut survivre et être perpétuée sans rupture, voire même sans oubli. Nous faisons société (au point de faire corps) avec nos ancêtres et avec leurs connaissances. Mais la conservation privilégie dès lors la reproduction des savoirs établis et notamment des auteurs reconnus, de la doxa. Pourtant, avec la même logique d'abondance, on observe sur le Web un phénomène fort éloigné, que l'on pourrait qualifier de post-moderne. Certes, tout document a " droit de cité " (?) mais dans le même temps, c'est une existence éphémère, strictement dépendante d'organismes non régulés ou des tactiques de recherche des internautes : tous les savoirs se valent, ce qui conduit à cette désorientation bien mise en évidence par B.Stiegler, et aux surprises des réponses à nos requêtes qui relient tout et n'importe quoi. Les auteurs de ces documents deviennent incertains, rien n'empêche la reprise et la citation non contrôlée, le copier-coller règne en maître (à penser), les listes et les forums, collectifs par définition, deviennent même des lieux de référence tout aussi valides que les grandes œuvres, sans qu'un auteur puisse être vraiment identifié. Du côté du lecteur, c'est la figure du surfeur qui convient le mieux, fort différente de celui qui cherche des informations ou des auteurs pour répondre à des questions qu'il se pose : le surfeur ne sait pas précisément ce qu'il cherche et c'est la meilleure façon d'être satisfait de ce qu'il trouve. Il fonctionne à l'opportunité, il vit dans l'incertitude et ne déplore pas la disparition des auteurs, qui lui permet d'ajouter s'il le souhaite sa petite contribution, pour produire ce texte-océan sans origine ni fin, version hypertextuelle de l'intertextualité. Le surfeur a coupé avec tous ces attachements, il relativise à l'extrême la fiabilité des sources et le Web l'encourage à larguer les amarres de " l'humanité de corps " pour participer à " l'humanité numérique ". Pourtant, ces deux utopies symétriques, parfois présentées dans le même élan par les thuriféraires des mondes virtuels, sont contradictoires entre elles en tous points, sauf sur celui de l'abondance. Roger Chartier y opposait le manque, sans pour autant définir précisément le modèle socio-technique et économique qui le sous-tend. Ce modèle est le modèle moderne par excellence, celui qui privilégie les auteurs autorisés et commercialement rentables. On connaît encore récemment les attaques menées par les " vrais éditeurs " contre les maisons d'édition qui produisent des ouvrages scientifiques en petite quantité et qui satureraient le marché. Les logiques marchandes supposent la rareté et son organisation systématique. Les usages du droit d'auteur par les grands groupes de communication (ou non , comme Microsoft pour les fonds photographiques) leur permettent d'en faire une source de revenus infinis, renouant ainsi avec ce système archaïque de la rente. Les systèmes des comités de lecture, des prix littéraires, des revues littéraires et scientifiques, des critiques, sont ainsi des systèmes d'orientation des lecteurs qui organisent la hiérarchie du champ pour parler comme Bourdieu. C'est grâce à eux que " le marché " peut s'orienter (alors qu'il s'agit bien d'orienter l'offre) sur la base de la certitude produite par ces hiérarchies. Le dispositif de lecture qui lui correspond est bien entendu marchand et l'on a mesuré récemment encore à quel point ce système supportait mal le principe même de la lecture publique gratuite. Il doit y avoir sélection et détachement de certains auteurs et de certains lecteurs de la masse. L'accès dual n'est donc pas un épiphénomène mais bien la raison d'être de ce système moderne, où, rappelons le, le droit d'auteur, construit par la tradition, figure comme un ressort essentiel de sélection. Ce modèle moderne s'oppose vivement au Web incertain post-moderne qui tend à niveler les valeurs et qui diffuse sans intermédiaires. Ces trois modèles ne nous paraissent pourtant pas à la hauteur des enjeux contemporains. Il manque en effet une option à notre graphe en quatre dimensions, celle qui combinerait reconnaissance de l'incertitude (par incapacité du modèle de l'auteur à traiter les nouveaux modes de production collectifs notamment) avec reprise des attachements ( pour contrer la désorientation et s'ancrer dans des communautés d'interprétation). C'est d'une certaine façon ainsi que nous interprétons l'appel final de Roger Chartier aux sociabilités. Notons d'emblée qu'il s'agit de reconnaître le rôle de ces sociabilités aussi bien au niveau de la lecture et de l'accès qu'au niveau de la production des savoirs. Le bilan de nos trois modèles en termes de références sociales partagées est médiocre : · Tradition : la quête traditionnelle de références absolues produites par un corps professionnel dédié est intrinsèquement impensable. · Modernisme : la politique sélective des industriels modernes qui organisent la rareté ne fournit pas d'orientation indépendante dans les univers du sens. · Post-modernisme : la désorientation assumée par l'internaute post-moderne demeure invivable et décevante pour la plupart de nos contemporains. Les moteurs de recherche ne font au bout du compte que copier les trois modèles précédents, par tri manuel (les annuaires), par tri a priori ou quantifié par la fréquentation (les scores, type Google), ou par recherche d'une sémantique intrinsèque (le Web sémantique), exploitable en fait uniquement dans des domaines bien délimités a priori. Il reste alors à prendre au sérieux le travail d'écriture et de lecture collective que permettent désormais les supports numériques (mais qui supposent une volonté et un modèle politique, pour qu'enfin des technologies adaptées soient disponibles). J'avais introduit cette piste il y a quelques années sous le nom " d'indexation subjective ". On retrouve le même projet dans les travaux sur la " navigation sociale ". Je parlerai désormais aussi de " production sociale de références ". Il s'agit de récupérer des attachements en prenant en compte le travail d'indexation fait par chacun lors de ses parcours, et les travaux de Rastier sur les parcours d'interprétation sont une aide de ce point de vue. Tout scripteur/lecteur, membre d'une "communauté ", à géométrie variable, précisons-le, peut produire des repères communs qui fassent sens pour les autres membres et qui permettent de hiérarchiser les contenus sur une base non marchande, sans raréfaction artificielle, mais en fonction des activités dans lesquelles ce collectif est engagé. Des outils de traçabilité des parcours, des historiques, des annotations et des profils utilisateurs sont les dispositifs clés de ce modèle. Dans le même temps, les avantages de l'incertitude ne sont pas perdus car la dissolution de la frontière producteur/lecteur permet de récupérer toutes les productions collectives du Web qui -ce e-colloque en un exemple- peuvent avoir un grand intérêt. De même, l'ouverture aux savoirs en émergence rompt avec la captation par le patrimoine et de ce fait par la doxa, qui va avec le modèle de la bibliothèque universelle dans sa version traditionnelle. Les sociabilités de lecture de Roger Chartier apparaissent ainsi beaucoup plus riches encore, puisqu'elles sont aussi sociabilités d'écriture et de référencement, c'est-à-dire de véritables " communautés d'interprétation ", à géométrie variable cependant, sous peine de retomber dans un communautarisme " substantiel " (cf. Walzer), qui contourne l'incertitude contemporaine sur la nature des collectifs. Ce cadre, constitutif de la réception qu'Umberto Eco avait mis en avant depuis longtemps, devient ainsi la source même de repères que l'on peut assister socio-techniquement, à condition de réaffirmer son caractère pluraliste ainsi que la possibilité de circulation entre les communautés et de multiappartenance, ce qui est notre condition non moderne d'êtres attachés de façon multiple. Ce qui donne un programme nouveau pour nos bibliothèques à venir, tous dispositifs bien matériels, mais dont la composition précise importe, à condition de l'orienter dans un débat explicite entre modèles. Ici devrait venir le schéma qui permet de mieux visualiser les relations entre les quatre modèles: nous voilà bien au-delà du texte et vraiment dans l'écrit , avec tous ses potentiels. On voit aussi les gains et pertes des nouveaux supports!! |